Une vidéo générée par intelligence artificielle ne détruit aucune base militaire. Elle peut pourtant contribuer à déclencher une réaction parfaitement réelle. En publiant une séquence synthétique montrant Kharg Island pulvérisée alors que l’île n’avait pas été attaquée, Donald Trump expose une nouvelle fragilité des conflits modernes : l’image peut désormais précéder l’événement, le simuler et parfois le rendre presque crédible.
Le problème change lorsque l’auteur est un président
La propagande militaire n’est évidemment pas nouvelle. Les gouvernements ont toujours exagéré leurs victoires, dissimulé leurs pertes ou produit des images destinées à impressionner l’adversaire.
L’IA change néanmoins deux paramètres : la vitesse et le réalisme.
Un président peut aujourd’hui publier en quelques secondes une représentation visuelle extrêmement convaincante d’une attaque qui n’a jamais eu lieu. Lorsque cet État est déjà engagé dans une guerre, la vidéo peut être interprétée comme une information opérationnelle plutôt que comme un simple message politique.
L’adversaire doit décider avant d’être totalement sûr
Dans une crise militaire, les dirigeants n’ont pas toujours plusieurs heures pour vérifier chaque information.
Imaginons qu’une vidéo montre une installation stratégique détruite et que des réseaux sociaux annoncent simultanément des explosions. Un gouvernement peut devoir décider rapidement s’il prépare une riposte, disperse ses forces ou place ses systèmes d’alerte au niveau supérieur.
Quelques minutes de confusion peuvent suffire à rapprocher deux armées d’une erreur de calcul.
La dissuasion repose sur des messages compréhensibles
Une menace militaire efficace doit normalement être claire : « Si vous faites X, nous ferons Y. »
Une image synthétique brouille cette logique. Représente-t-elle une menace future ? Une opération déjà conduite ? Une plaisanterie politique ? Une campagne psychologique ?
Lorsque l’adversaire ne comprend pas l’intention, le risque de mauvaise interprétation augmente.
Les marchés peuvent réagir avant les armées
Le danger est également économique.
Kharg représente un point essentiel des exportations pétrolières iraniennes. Une fausse vidéo crédible montrant sa destruction peut déclencher des achats de pétrole, provoquer des mouvements financiers ou pousser des compagnies maritimes à modifier leurs routes avant même qu’une confirmation officielle n’arrive.
La désinformation devient alors capable de produire des conséquences matérielles sans qu’aucune bombe n’ait été lancée.
Le « dividende du menteur »
L’autre danger apparaît après plusieurs faux contenus.
Si les responsables politiques publient régulièrement des images synthétiques, le public peut progressivement cesser de croire également les vraies images. Un gouvernement accusé d’avoir commis une attaque peut alors simplement répondre : « C’est de l’IA. »
C’est le fameux problème du doute généralisé : les deepfakes ne servent pas seulement à faire croire au faux, mais aussi à faire douter du vrai.
Les présidents devront-ils respecter un protocole numérique ?
Les démocraties disposent de procédures extrêmement strictes pour communiquer sur les armes nucléaires, les mouvements militaires ou les déclarations de guerre.
L’IA pourrait imposer une nouvelle règle : lorsqu’un responsable ayant autorité militaire publie une représentation synthétique d’une opération, celle-ci devrait être clairement identifiée comme fictive.
Ce n’est pas une question de censure. C’est une question de sécurité.
Un président peut techniquement publier une fausse vidéo de guerre. Mais dans un conflit actif, il ne peut pas contrôler entièrement la manière dont des millions de personnes, des marchés et surtout un adversaire armé vont l’interpréter.
Et c’est précisément ce qui transforme une image irréelle en risque géopolitique réel.
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